Ligne éditoriale

La collection en ligne In-pertinences souhaite mettre en avant la légitimité de la qualitativité en sciences humaines (SH), selon un rythme calendaire particulier.

Qualitativité

Tendanciellement la difficulté est avérée pour les chercheur.e.s à publier des recherches en SH lorsque celles-ci sont fortement qualitatives, étant entendu qu’on peut travailler de manière qualitative de différentes manières, avec des intensités différentes.

Cela semble aller de pair avec une croissance en importance des recherches fondées dans les paradigmes réaliste, matérialiste, empiristes, certes argumentables, mais qui ne sont ni les seuls imaginables, ni les seuls pertinents pour les SH. Ceux-ci peuvent même s’avérer très réducteurs pour les SH, selon leurs déclinaisons plus ou moins simplistes, puisqu’ils rendent malaisée la prise en compte de ce qui relève des imaginaires, de la sensibilité, aspects pourtant partiellement et significativement définitoires de ce qu’est un être humain, une société, une culture.

Cela se manifeste de manière particulièrement saillante de plusieurs manières : la prolifération des x + studies est symptomatique de la croyance, maintenant bien répandue, que l’objet est la base des recherches, ce qui relègue les points de vue, avec leurs enracinements dans des histoires, sensibilités, imaginaires, en seconde zone, car peu « exploitables ». De même, la pression pour que les chercheurs.e.s soient aussi des expert.e.s, valorisant si possible leur expertise, conduit - à défaut de pouvoir les expulser totalement - à occulter, à ne pas expliciter, à ne pas revendiquer l’influence des traditions intellectuelles, historiques, des cultures, sensibilités, imaginaires, dans le travail de recherche. Témoin en est la marginalisation de la philosophie dans les SH, et celle du genre « essai », qui, dans le support In-pertinences retrouvent toute leur place : si tout n’est pas, dans les SH, empiriquement démontrable matériellement, le débat d’idées et l’essai y sont dès lors valorisés, avec la diversité des dimensions qualitatives que l’on peut imaginer, et que l’on trouve de plus en plus rarement dans la littérature de recherche (notamment au sein des revues, et autres périodiques ; les blogs, les carnets, ou les ouvrages offrant encore quelques possibilités, peu reconnues cependant).

Qu’entendre par « qualitativité » ? On pourrait, dans cette présentation rapide, la problématiser, dans sa diversité, comme se donnant pour orientation générale la compréhension du « pourquoi », à défiger en « pour + quoi » pour en comprendre toute la portée.

Pour-quoi, en vue de quoi, et à partir de quoi, les gens apparaissent-ils de telle ou de telle manière aux chercheur.e.s ? Pour-quoi agissent-ils ainsi, entrent-ils en relation ainsi, et pour-quoi leur être-au-monde apparait ainsi à d’autres ? Ce pour-quoi, si on y réfléchit sérieusement, englobe nécessairement et réflexivement, la relation du/de la chercheur.e, colorée par son être-au-monde, englobée dans un rapport éthique et politique, à ce dont il/elle parle. Ce pour-quoi, loin d’y être réfractaire, pense donc également le « comment » qui polarise les recherches plus expérimentales, à base matérialiste empirique et quantitatives.

In-pertinences se veut donc être un support de publication qui accueille les travaux qualitatifs, en privilégiant, si nécessaire, ceux qui ont le plus de difficulté à se faire publier. Ils sont alors notamment catégorisés comme insuffisamment matérialistes, positivistes, tout simplement parce qu’ils ne s’inscrivent pas dans des options majoritaires, à tendance scientiste, qui ont oublié qu’elles sont des options – c’est-à-dire des choix, respectables bien sûr, mais qui sont loin d’épuiser toutes les manières de faire de la recherche en SH.

Impératifs calendaires

La forme actuelle des supports éditoriaux scientifiques, en particulier des revues, procède d’un modèle qui est marqué par les conditions de leur émergence. Par exemple, le support « papier » favorise la publication de plusieurs articles pour atteindre et ne pas dépasser une taille critique, et les exigences commerciales incitent à des livraisons thématiques, parce que celles-ci, en plus des exemplaires vendus par abonnement, sont plus susceptibles d’être achetées au numéro que des numéros de varias. Ce modèle a été réinterrogé dès lors que les moyens de publication sont devenus électroniques, et ne sont plus tributaires des contraintes du papier. Il est frappant de constater d’ailleurs que certaines revues de « sciences dures » sont ainsi passées à une publication en continu.

De ce point de vue, In-pertinences propose ainsi de s’inscrire dans le fonctionnement d’une collection en ligne, ayant pour projet principal la publication de textes isolés, aussitôt qu’ils seront passés par le processus rigoureux et contradictoire d’un arbitrage éditorial (cf. plus bas pour le détail). Pour autant, la collection In-pertinences ne s’interdit ni des appels à publication thématiques à la faveur desquels plusieurs articles thématiquement convergents pourraient être mis en ligne, ni, a posteriori, la publication groupée de textes initialement conçus isolément. Les publications sont réalisées en continu.

Impératifs diversitaires et démocratiques

Historiquement, une épistémologie universaliste a laissé à penser que la meilleure façon d’évaluer un texte est le peer-reviewing, en double aveugle. Ainsi si une recherche est jugée pertinente, elle est censée l’être pour toute l’humanité, abstraction faite de sa diversité, comme fondue, ce qui est assez contradictoire pour les SH, dont la raison d’être est la singularité. On peut ainsi penser que les recherches en SH connaissent des pertinences variables, selon les âges, genres, cultures, langues, des auteur.e.s et de leurs lecteurs / lectrices. On aurait peut-être évité bien des colonialismes, bien des sexismes, … soit bien des hégémonies, si, au lieu de l’exclusivisme d’un modèle universaliste, on avait imaginé que des pertinences structuraient le champ des recherches en SH, pertinences à expliciter bien entendu à chaque fois.

Pourquoi alors des in-pertinences ? Parce qu’on reconnaît généralement qu’on comprend mieux le pour-quoi quand on comprend aussi - ce qui demeure souvent masqué - à quoi s’oppose telle ou telle problématisation, théorie, argumentaire, méthodologie... Par exemple, le rationalisme se radicalise à la Renaissance parce que cette période est aussi une période de controverses religieuses allant jusqu’à de véritables guerres de religion, ce qui motive R. Descartes, T. Hobbes, ou B. Spinoza à proposer des formes de rationalisme universalistes susceptibles, selon eux, de prévenir ces excès. Ainsi on comprend mieux la radicalité de certaines propositions lorsqu’on les met en perspective avec les maux qu’elles veulent prévenir, lorsqu’on les évalue à l’aune de ce à quoi elles veulent s’opposer. Les « pertinences » ne sauraient alors se dispenser soit d’un « conflit des interprétations » (P. Ricoeur), soit des pertinences adverses. Pourquoi le monde de la recherche, dans des sociétés démocratiques, échapperait-il à la règle démocratique qui est, comme le défend C. Mouffe, faite de conflictualité admise comme bénéfique tant qu’elle oppose des adversaires se reconnaissant comme divers, voire antagonistes ? A titre d’éclairage agonistique, in-pertinences ne se refuse donc pas non plus la possibilité de publier des travaux résolument opposés aux options qualitatives.

Thématiques

Quelques une des caractéristiques saillantes des perspectives qualitatives ici en jeu appellent les termes conjoints de Langues – Cultures – Réception – Appropriation – Comparaison – Réflexivité – Historialité – Expérientialité – … notamment, termes dont il serait aisé de montrer qu'ils entrent en écho les uns et les autres. Ces termes peuvent concerner les SH qui touchent notamment à la dimension langagière de l’être humain à partir d’un point de vue dit – Anthropologique, Didactique, Economique, Educatif, Ethique, Historique, Linguistique, Littéraire, Philosophique, Politique, Sociologique, etc., une autre des caractéristiques phares de la qualitativité étant d’interroger traditionnellement l’hyper-spécialisation.